Celui qu'on appelait "Flzöek Jeiakl", quant à lui, ne voulait rencontrer personne. En fait, personne n'aurait voulu le rencontrer, encore moins l'hiver, la nuit, au bout d'une route de campagne. Mais malgré les histoires terrifiantes qui couraient sur son compte, Flzöek Jeiakl était tout ce qu'il y a de plus amical et serviable: au besoin, il était tout disposé à vous aider à trouver votre chemin, ou mieux, à vous offrir à manger, comme le découvrit Gérard P., maçon de son état, qui se rendit en Tryoezsklie, petite région Biélorusse (appartenant alors à l'URSS), en ce 4 Janvier 1986.... "Ah bah ouais, c'était un bon gars c'type là!" nous affirme Gérard. En le pressant pour obtenir d'autres détails, nous découvrîmes l'atroce vérité... L'histoire d'un homme brisé, réduit à néant par sa seule malchance. En effet, Gérard nous raconta alors que Flzöek Jeiakl, ou plûtot Gilles Kzynski, s'était levé avec l'intention d'aller à la chasse, le 12 mars 1985. Il prit donc son arme, un modèle AK-47 de 1947 que son père, Gilles Sr., un expatrié français, lui avait offert pour ses 2 ans, et partit chasser le canard laqué sur les rives du Lac Naroch, au Nord-Ouest, un des plus grands lacs de ce beau pays qu'est la Biélorussie. Arrivé sur les lieux, il eut la chance d'abattre, dès son premier tir, un superbe canard laqué d'environ 13,9685 kg, qui chuta miraculeusement à ses pieds, porté par un coup de vent soudain. Ce genre de performance n'était pas courant en Biélorussie, car les premiers tirs des chasseurs étaient généralement dédiés au "nettoyage" des lieux, ce qui consistait à abattre toutes les loutres volantes qui bouchaient la vision de la surface du lac, sur lequel, donc, glissaient silencieusement des milliers de canards laqués. Tout heureux, notre Gilles Jr. rentra dans sa maison de Miadel, petite ville située non loin de là, avec dans l'idée de préparer un superbe festin pour sa femme adorée, Luczkamena. Malheureusement, sa malchance chronique le rattrapa une nouvelle fois: entrant en courant dans la maison, transporté de joie, il fit malencontreusement tomber un vase précieux auquel tenait plus que tout Luczkamena. Cette dernière eut un spasme nerveux à cette vue, trébucha sur le canapé et s'empala sur l'égouttoir à vaisselle (les maisons ne sont pas bien grandes en Biélorussie), sur lequel reposaient 16 couteaux tranchants, vestiges de la folle soirée d'hier avec les amis. Voyant le corps sans vie de sa femme chérie glisser à ses pieds, Gilles laissa tomber son AK-47, qui atterrit sur une goutte de sang. Il le prit donc par le canon, avec pour objectif de le nettoyer (il y tenait beaucoup). Hélas ("je nettoyais mon arme et le coup est parti tout seul", dixit Gilles), son doigt glissa malencontreusement sur la gâchette, à cause du canon rendu glissant par l'hémoglobine. Dans son malheur, Gilles eut de la chance, il n'eut pour seule blessure que la moitié du visage arrachée. Pris de panique, il renversa une bougie posée négligemment à côté de la bombonne de gaz généreusement fournie par les autorités... qui explosa (comme allait d'ailleurs le faire l'URSS, 6 ans plus tard). Gilles survit miraculeusement à cette explosion, mais, désormais défiguré, sans amour et sans toit, il n'eut d'autre solution que d'aller se réfugier sur les rives du Lac Naroch, lieu de son dernier coup de chance, là même où il avait tué ce gentil canard laqué. Gilles n'avait pas d'amis, ni de famille vers qui se tourner, et de toute façon, il faisait peur aux gens qu'il croisait, ce qui l'obligea à vivre en ermite, isolé de tous. Bien vite, des histoires affreuses se mirent à circuler sur son compte, on racontait qu'il égorgeait les enfants avant de les congeler (ce qui sera repris bien des années plus tard), qu'il volait tous ceux qui osait l'approcher, etc. Son physique ingrat n'aidait pas, et ces histoires se répandirent donc dans tout l'URSS, ainsi que son surnom, "Flzöek Jeiakl" (ce qui signifiait "tueur atroce", en russe). Gilles se mura dans sa solitude et choisit de ne plus voir personne (personne ne choisit de le voir, de toute façon). Néanmoins, Gérard P. ne fut pas impressionné et décida d'aller à sa rencontre. Les villageois le traitaient de fou, essayaient de l'arrêter, mais rien n'y fit, et Gérard emprunta la "route maudite" ("Jyzcka Mlzoak") qui menaient jusqu'aux rives du lac. Arrivé au bout de cette route, il aperçut ce qu'il crut être un monstre, mais qui n'était en fait que Gilles, pas lavé, pas rasé, et sentant la sueur et la loutre morte à plein nez. Il établit un contact en l'aidant à tuer les loutres qui lui volaient au-dessus de la tête, et Gilles, rassuré par ce geste amical, lui offrit un bout de canrd laqué, ce qui était sa nourriture exclusive depuis son exil, l'an passé. Gérard, surpris mais heureux, accepta la proposition, et commença à dévorer la cuisse de canard que Gilles lui avait tendu, qu'il trouva excellente, "malgré le p'tit arrière-goût d'loutre". La conversation dura de longues heures, et Gérard put s'apercevoir que Gilles, malgré ses difficultés, n'avait pas perdu son sens de l'humour. Ce dernier dit même à Gérard "Jkaoiel nrt ftzytu qmapmz, przxaes eursp miztynö qmizawwa", ce qui signifie littéralement "je t'aurais bien invité à boire un coup, mais ma maison est cramée" (humour biélorusse). Après cette aventure humaine enrichissante, Gérard rentra au village, essayant de convaincre les villageois qu'il n'y avait pas de danger, mais ces dermiers crurent que Flzöek Jeiakl s'était emparé de son corps, tel le démon, et Gérard fut finalement expulsé d'URSS (les dirigeants soviétiques ne voulaient pas d'ennuis avec l'Ouest), et laissa donc Gilles livré à lui même, à nouveau seul et oublié de tous.